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CORPS ET COMMUNICATION: DE LA REPRESENTATION A L'IDENTITE.

Ménagerie de Verre - PARIS, 16 décembre 2003.


Traces de l’intervention de Luca Marchetti au sein de l'atelier L'image du corps: de l'enveloppe à la perception tenu par Julie Nioche entre le 8 et 19 décembre 2003.

Propos recueillis par Julie Nioche.

La sémiologie s’attache à décrire la génération du sens quel que soit le support dont il est question: il peut donc s’agir de mots, d’images ou de sons. Il s’agit ici de s’attacher à la mode.

La mode peut être considérée comme une “interface culturelle ”. Elle est bien plus que juste le vêtement et celui est loin d’être un simple objet. Quant on le considère en tant qu’ objet de création on définit le vêtement comme l’aboutissement d’un processus artistique. Par contre, du point de vu de son appropriation par les individu, il est plutôt le point de départ d’un processus interprétatif qui est censé générer de la signification.
La mode est un vecteur de valeurs ainsi que le vêtement est un vecteur de sens.
La mode est une “interface culturelle” dans le sens où elle représente un médiateur, quelque part “programmé” (designed en anglais) de valeurs culturelles.

Dans la vidéo de Nick Knight et d’Alexander Mc Queen intitulée “The Bridegroom Stripped Bare” une partie de ce processus est mis à nu. Mc Queen transforme en direct le costume masculin classique en robe de mariée. Cette vidéo met en évidence que le point important n’est pas le vêtement comme objet fini mais la construction, par le biais du vêtement, des valeurs qu’il met en jeu. Ici le vêtement est en quelque sorte une métaphore du processus.

La mode existe entre être et apparence.

Si la mode a été définie comme la “mobilité de l’être” c'est parce qu’elle est “pour le changement de l’être” de l’individu. La construction de l’identité ne se résout plus aujourd’hui en un noyau profond stable et permanent, car culture postmoderne privilégie les signes extérieurs et changeants, à sa place. Si l’identité est la capacité de se reconnaître dans le temps malgré les changements, face à l’accélération des transformations et à la rapidité des mutations sociales, il est de plus en plus difficile de définir son identité en termes de permanence.

Nous vivons à une époque qui nous a appris à rechercher l’identité dans les aspects apparents plus que dans un monde intérieur et privé. Notamment l’accélération du rythme de vie oblige à un repérage rapide des signes visibles, ce qui pousse à respecter une identification extérieure de ce qui nous entoure. Nous avons de moins en moins le temps de connaître, donc nous tendons à “re-connaître”, identifier… à partir de la surface.

La mode aide à matérialiser cette mobilité de l’être.

Des anthropologues, comme Arjun Appadurai, ou des sociologues, comme Andrea Semprini, constatent que les rôles sociaux sont aujourd’hui beaucoup plus mouvants que dans le passé. D’ailleurs, la circulation de l’information, comme la représentation du monde offerte par les media, rendent capable l’individu de “s’imaginer autrement”.
Cet élargissement des possibles, typique de notre société, rend l’identité plus mobile. La mode participe de ce processus puisqu’elle aide à la construction de repères identitaires et sociaux. Elle favorise et alimente l’imaginaire des individus quant à leurs projections d’un “soi autre”.
La mode forge, en quelque sorte, des imaginaires du corps et de l’identité qui se transmettent comme véhicules de projets. Elle matérialise un projet d’existence.

La mode est pouvoir de transformation.

La puissance du langage de la mode dérive aussi de son apparente frivolité. Comme tous les langages expressifs qui par leur statut ne sont pas pris au pied de la lettre, elle peut se permettre ce que d’autres codes ne peuvent pas : une critique parfois opaque, certes, mais aussi décapante des habitudes, du corps et de l’identité sociale. Si nous analysons les supports de mode, même les plus communs, comme les rédactionnels des magazines féminins, nous pouvons y retrouver des propositions très polémiques d’un point de vue éthique, économique, politique ou social.

Par exemple, dans un défilé puis dans une série de photos avec un modèle ne possédant pas de jambes, Alexander Mc Queen à radicalement brouillé la vision du corps-vêtement et du corps physique. La prothèse physique, rendue « signe » par le vêtement, devient prothèse identitaire.
Le vêtement, grâce à ses qualités fonctionnelles et symboliques, permet de « performer » son identité différemment. Il devient un outil pour se vivre et pour agir autrement.
Ainsi, le corps n’est plus vraiment séparable des vêtements qu’il porte. Cela forme un tout, comme une Gestalt. Cette aspect de la mode, alimente une confusion entre les “signes du corps” et “le corps lui-même”. La mode propose des Gestalten, par exemple en termes de silhouettes reconnaissables (que ça soit l’homme en costume ou le skater…) qui deviennent des signes distinctifs et complexes, sur lesquels peut se fonder l’appartenance à un groupe social, etc.

La mode traduit le corps.

La mode énonce le corps, elle le raconte selon son propre langage. Tout corps est ainsi traduit pour une certaine culture et pour un certain contexte. Dans cette perspective, même un corps nu dans est un corps habillé: de signes. Il est “inventé” en fonction des habitudes de regard du groupe auquel il s’adresse car tout corps est perçu à travers les grilles de lecture construites par la société, l’éducation, l’histoire… et aussi la mode.

Prenons comme exemple des affiches publicitaires comme celle pour le parfum M7 d’Yves St Laurent qui fit scandale au moment de sa sortie. S’il a été possible de montrer un corps d’homme nu avec le sexe entièrement visible, c’est que les codes utilisés répondent de toute façon aux exigences communicationnelles de la clientèle visée. Le scandale qui a suivi est aussi codé, amoindri, “ programmé” par les processus d’encodage… Cette image montrant un corps avec un sexe masculin bien exposé, par son esthétisation et par sa construction, dit d’abord : “je suis une pub”, « je veux te séduire et te provoquer »… et seulement après, “je suis un corps nu”. Ce corps nu se couvre, finalement, d’un habillage sémiotique.

Il est intéressant de soulever la question de l’interdit dans les images publicitaires. D’un côté on voit qu’un corps nu est considéré comme trop pornographique pour certains, alors que des images d’adolescents en dessous dans des poses même très provocantes sont acceptées avec beaucoup plus de tranquillité par d’autres. Malgré l’évidente connotation sexuelle de ces images, ces photos ne montrent pas ouvertement les attributs sexuels et sont donc tolérées. Les codes communicationnels le permettent.

Comment se positionner face à de telles incohérences ?
La représentation d’un corps correspond toujours à une certaine esthétique, elle répond toujours à certains critères. Nous ne regardons jamais un corps tel qu’il est, mais tel qu’il se “raconte” à nos yeux, nous ne voyons que le discours autour de ce corps. Un regardeur est toujours conduit à interpréter ce qu’il voit. Il interprète les signes de ces représentations en projetant sur elles une intention qu’il fait découler de leur émetteur. Ainsi, aucun signe figuratif n’est “innocent” car, même produit sans intention consciente, il mènera à une interprétation d’intentions chez le regardeur.
Les codes cachent en quelque sorte les perceptions : ils habillent de significations les objets qui nous entourent.

Nous pouvons aller jusqu’à dire que nous n’avons pas accès au corps lui-même, mais uniquement à une représentation, à ce que l’on peut nommer “un simulacre » du corps. Tendance qui est renforcée par les habitudes de lecture des sociétés fortement médiatisées. Cela explique en partie pourquoi on porte autant d’attention à l’image du corps négligeant le corps lui-même. Le corps est transformé de chair en signe.
La considération du simulacre est parfois telle, que l’individu ou l’objet qui le sous-tend est oublié. Voilà où cette prise en compte de l’image aux dépens de son référent rejoint la question de la responsabilité médiatique…

La mode construit le corps comme un “objet sacré”.

Certains auteurs comme Michel de Certeau ou Marc Augé ont écrit que tout ce qui est sacralisé, tout “lieu de culte” est quelque part protégé de la “marchandisation”. On peut considérer la mode comme un contre exemple. Elle réussie en quelque sorte à vendre l’image du corps à laquelle l’on voue un véritable culte, comme “objet sacré”.
Le marché met en place un système de refoulement du corps réel car c’est le simulacre du corps qui est l’objet de l’échange et non le ressenti du corps, sa “corporalité”. Le fantasme peut devenir alors de posséder un corps qui ne soit qu’un simulacre, une image.

La mode, boîte à outils pour la construction identitaire.

Si à une époque, les catégories sociales étaient bien déterminées et relativement peu nombreuses, aujourd’hui les groupes et leurs signes de reconnaissance vestimentaire se sont démultipliés. L’individu possède davantage de choix pour s’auto-représenter et cette expérience particulière de l’auto-construction le pousse probablement, à son tour, à rechercher les marques de l’identité parmi des manifestations extérieures plutôt qu’à parti d’une connaissance de l’intériorité.
Le sujet utilise aussi la présence de l’autre pour construire son propre comportement : par affiliation ou, au contraire, par distinction. Nous pouvons constater que le vêtement devient un signe de reconnaissance facile qui permet de “classer”, les individus. Nous pouvons esquisser quelques raisons de ce glissement de la recherche identitaire de l’intérieur vers l’extérieur:

Parmi les causes sociales, l’accélération du rythme de la vie urbaine a un rôle important car nous sommes exposés principalement à des échanges interhumains très limités dans le temps. Ceux-ci nous demandent, par exemple, de repérer très rapidement à l’apparence les informations qui nous sont utiles : « cette personne est-elle dangereuse ? », « de quel milieu vient-elle ? », « comment dois-je m’adresser à elle ? », etc.
Un autre facteur essentiel est la grande mobilité sociale qui caractérise au lopins l’occident urbanisé. Puisque aujourd’hui il est possible de changer de statut social très rapidement, il va falloir rendre visibles des repères à donner à l’autre pour manifester ces changements: l’individu contemporain investit énormément sur une apparence révélatrice de son positionnement social. C’est un phénomène important, qui crée aussi de l’ambiguïté comme toute situation instable t changeante…

Parmi les causes liées aux changements technologiques, on remarquera que le développement médiatique a renforcé aussi l’importance donnée par la société à la surface des choses.
La radio, par exemple, s’est transformée de gros objet autour duquel la famille se rassemblait, à un petit objet très léger que chaque adolescent pouvait posséder et porter dans sa chambre. C’est comme cela que les jeunes ont pu personnaliser leur écoutes musicaux et développer autour de ceux-ci des comportements reconnaissables par les membres de ces nouvelles tribus. C’est comme cela que pendant les années cinquante ont commencé à se former des groupes “sous-culturels” s’auto-identifiant à partir d’un « look » devenu stratégie de construction identitaire. Ces groupes inventent de signes extérieurs qui constituent des clés d’accès et d’appartenance.
Plus tard, la télévision a renforcé la « superficialisation » dans la construction du signe identitaire. Cet “œil électronique” capable d’amener au devant de l’écran tout ce qui est habituellement caché derrière, ne fait qu’amener à la surface ce qui est lointain. Par le biais de la télévision l’individu peut désormais aller là où son corps ne peut aller et la surface (de l’écran) est une représentation satisfaisante de la réalité : pas besoin d’aller au-delà.

Enfin, plus récemment, l’arrivée du numérique e enlevé à l’objet tout analogie possible avec le corps humain. L’objet cesse d’être une traduction concrète de la mécanique du corps.
Une montre ultra fine à cristaux liquides, ou une calculette en plastique transparent ne sont pas perçues comme leurs ancêtres mécaniques qui eux, pouvaient encore être compris par la tradition très ancienne du corps-objet mécanique. Dans ces outils où tout est surface, nous perdons toute perception de l’intérieur du corps-objet. C’est normal, car “il n’y a plus” d’intérieur du tout.
Nous arrêtons, alors, de penser que nos sens sont en quelques sortes trompeurs et qu’il est nécessaire d’aller “voir ce qu’il y a derrière” pour comprendre la réalité des choses. Nous tendons à penser que la vue nous livre toutes les connaissances nécessaires pour connaître la réalité. La surface devient LE moyen par excellence pour avoir accès au contenu.
Elle devient une interface entre l’intérieur et l’extérieur.

Dans cette perspective, le vêtement est une interface aussi. Le vêtement peut être considéré comme une surface profonde, une membrane d’échange sensible entre intérieur et extérieur. Elle dotée d’une mémoire qui s’enrichit en fonction de ces échanges et qui nous est désormais essentielle pour connaître et pour nous connaître.