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CORPS ET COMMUNICATION: DE LA REPRESENTATION A L'IDENTITE. Ménagerie de Verre - PARIS, 16 décembre 2003.
Propos recueillis par Julie Nioche. La sémiologie s’attache à décrire la génération du sens quel que soit le support dont il est question: il peut donc s’agir de mots, d’images ou de sons. Il s’agit ici de s’attacher à la mode. La mode peut
être considérée comme une “interface culturelle
”. Elle est bien plus que juste le vêtement et celui est loin
d’être un simple objet. Quant on le considère en tant
qu’ objet de création on définit le vêtement
comme l’aboutissement d’un processus artistique. Par contre,
du point de vu de son appropriation par les individu, il est plutôt
le point de départ d’un processus interprétatif qui
est censé générer de la signification. Dans la vidéo de Nick Knight et d’Alexander Mc Queen intitulée “The Bridegroom Stripped Bare” une partie de ce processus est mis à nu. Mc Queen transforme en direct le costume masculin classique en robe de mariée. Cette vidéo met en évidence que le point important n’est pas le vêtement comme objet fini mais la construction, par le biais du vêtement, des valeurs qu’il met en jeu. Ici le vêtement est en quelque sorte une métaphore du processus. La mode existe entre être et apparence. Si la mode a été définie comme la “mobilité de l’être” c'est parce qu’elle est “pour le changement de l’être” de l’individu. La construction de l’identité ne se résout plus aujourd’hui en un noyau profond stable et permanent, car culture postmoderne privilégie les signes extérieurs et changeants, à sa place. Si l’identité est la capacité de se reconnaître dans le temps malgré les changements, face à l’accélération des transformations et à la rapidité des mutations sociales, il est de plus en plus difficile de définir son identité en termes de permanence. Nous vivons à une époque qui nous a appris à rechercher l’identité dans les aspects apparents plus que dans un monde intérieur et privé. Notamment l’accélération du rythme de vie oblige à un repérage rapide des signes visibles, ce qui pousse à respecter une identification extérieure de ce qui nous entoure. Nous avons de moins en moins le temps de connaître, donc nous tendons à “re-connaître”, identifier… à partir de la surface. La mode aide à matérialiser cette mobilité de l’être. Des anthropologues,
comme Arjun Appadurai, ou des sociologues, comme Andrea Semprini, constatent
que les rôles sociaux sont aujourd’hui beaucoup plus mouvants
que dans le passé. D’ailleurs, la circulation de l’information,
comme la représentation du monde offerte par les media, rendent
capable l’individu de “s’imaginer autrement”. La mode est pouvoir de transformation. La puissance du langage de la mode dérive aussi de son apparente frivolité. Comme tous les langages expressifs qui par leur statut ne sont pas pris au pied de la lettre, elle peut se permettre ce que d’autres codes ne peuvent pas : une critique parfois opaque, certes, mais aussi décapante des habitudes, du corps et de l’identité sociale. Si nous analysons les supports de mode, même les plus communs, comme les rédactionnels des magazines féminins, nous pouvons y retrouver des propositions très polémiques d’un point de vue éthique, économique, politique ou social. Par exemple,
dans un défilé puis dans une série de photos avec
un modèle ne possédant pas de jambes, Alexander Mc Queen
à radicalement brouillé la vision du corps-vêtement
et du corps physique. La prothèse physique, rendue « signe
» par le vêtement, devient prothèse identitaire. La mode traduit le corps. La mode énonce le corps, elle le raconte selon son propre langage. Tout corps est ainsi traduit pour une certaine culture et pour un certain contexte. Dans cette perspective, même un corps nu dans est un corps habillé: de signes. Il est “inventé” en fonction des habitudes de regard du groupe auquel il s’adresse car tout corps est perçu à travers les grilles de lecture construites par la société, l’éducation, l’histoire… et aussi la mode. Prenons comme exemple des affiches publicitaires comme celle pour le parfum M7 d’Yves St Laurent qui fit scandale au moment de sa sortie. S’il a été possible de montrer un corps d’homme nu avec le sexe entièrement visible, c’est que les codes utilisés répondent de toute façon aux exigences communicationnelles de la clientèle visée. Le scandale qui a suivi est aussi codé, amoindri, “ programmé” par les processus d’encodage… Cette image montrant un corps avec un sexe masculin bien exposé, par son esthétisation et par sa construction, dit d’abord : “je suis une pub”, « je veux te séduire et te provoquer »… et seulement après, “je suis un corps nu”. Ce corps nu se couvre, finalement, d’un habillage sémiotique. Il est intéressant de soulever la question de l’interdit dans les images publicitaires. D’un côté on voit qu’un corps nu est considéré comme trop pornographique pour certains, alors que des images d’adolescents en dessous dans des poses même très provocantes sont acceptées avec beaucoup plus de tranquillité par d’autres. Malgré l’évidente connotation sexuelle de ces images, ces photos ne montrent pas ouvertement les attributs sexuels et sont donc tolérées. Les codes communicationnels le permettent. Comment se
positionner face à de telles incohérences ? Nous pouvons
aller jusqu’à dire que nous n’avons pas accès
au corps lui-même, mais uniquement à une représentation,
à ce que l’on peut nommer “un simulacre » du
corps. Tendance qui est renforcée par les habitudes de lecture
des sociétés fortement médiatisées. Cela explique
en partie pourquoi on porte autant d’attention à l’image
du corps négligeant le corps lui-même. Le corps est transformé
de chair en signe. La mode construit le corps comme un “objet sacré”. Certains
auteurs comme Michel de Certeau ou Marc Augé ont écrit que
tout ce qui est sacralisé, tout “lieu de culte” est
quelque part protégé de la “marchandisation”.
On peut considérer la mode comme un contre exemple. Elle réussie
en quelque sorte à vendre l’image du corps à laquelle
l’on voue un véritable culte, comme “objet sacré”. La mode, boîte à outils pour la construction identitaire. Si à
une époque, les catégories sociales étaient bien
déterminées et relativement peu nombreuses, aujourd’hui
les groupes et leurs signes de reconnaissance vestimentaire se sont démultipliés.
L’individu possède davantage de choix pour s’auto-représenter
et cette expérience particulière de l’auto-construction
le pousse probablement, à son tour, à rechercher les marques
de l’identité parmi des manifestations extérieures
plutôt qu’à parti d’une connaissance de l’intériorité. Parmi les
causes sociales, l’accélération du rythme de la vie
urbaine a un rôle important car nous sommes exposés principalement
à des échanges interhumains très limités dans
le temps. Ceux-ci nous demandent, par exemple, de repérer très
rapidement à l’apparence les informations qui nous sont utiles
: « cette personne est-elle dangereuse ? », « de quel
milieu vient-elle ? », « comment dois-je m’adresser
à elle ? », etc. Parmi les
causes liées aux changements technologiques, on remarquera que
le développement médiatique a renforcé aussi l’importance
donnée par la société à la surface des choses. Enfin, plus
récemment, l’arrivée du numérique e enlevé
à l’objet tout analogie possible avec le corps humain. L’objet
cesse d’être une traduction concrète de la mécanique
du corps. Dans cette
perspective, le vêtement est une interface aussi. Le vêtement
peut être considéré comme une surface profonde, une
membrane d’échange sensible entre intérieur et extérieur.
Elle dotée d’une mémoire qui s’enrichit en fonction
de ces échanges et qui nous est désormais essentielle pour
connaître et pour nous connaître.
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